 L’agriculture productiviste est chimiquement et énergétiquement intensive. Ce qui veut dire que le rendement de la terre est forcé, piloté par la recherche d’un maximum de production avec une minoration de la quantité de travail, et l’externalisation des conséquences environnementales, écologiques et sanitaires (sols, eau, air, biodiversité, santé). Il y a usure du patrimoine naturel, qui dans ces conditions n’est ni illimité ni autoreproductible. Le sol est trop souvent réduit à générer de la rente ou à développer des productions à objectif spéculatif : on est loin de l’entité vivante, principal réservoir de biodiversité, garant de la qualité des réserves en eau que sont les sols, ressource fragile, peu renouvelable, mais indispensable à l’humanité toute entière.
Le système concurrentiel de formation de prix
« mondiaux » basés sur les résultats des exploitations les plus
« rentables », a perdu toute relation avec les coûts réels de
production, qui varient fortement d'un pays ou d'un continent à l'autre. En
réduisant les producteurs à se combattre entre eux, cette compétition fait de
la diminution de l'emploi, comme celle du nombre d'exploitations, une tendance
permanente.
L'amont et l'aval de l'agriculture mondiale sont sous la
domination de quelques groupes, qui exercent en permanence une pression sur les
prix à la production, et manipulent les potentialités technologiques pour
accentuer leur mainmise sur la production alimentaire : les plantes génétiquement
modifiées (PGM) insecticides et tolérants à tel ou tel herbicide en sont
l'exemple. La privatisation des semences et de leur commerce conduit à un
appauvrissement dramatique en terme de biodiversité. Un mouvement profond
d'appropriation privée du vivant est à l'oeuvre.
Les tensions offres - demandes en denrées alimentaires qui
élèvent actuellement les prix mondiaux n'inversent pas cette logique mais la
rendent encore plus absurde et insupportable
pour le grand public. Les spéculateurs y trouvent un terrain favorable à
leurs activités favorites. La hausse actuelle des prix des denrées alimentaires
amplifie celle des matières premières, et pousse à l'extension des surfaces
cultivées, nouvelle menace sur des écosystèmes forestiers et prairials.
La pression démographique et le recul de la malnutrition nécessitent
plus que le doublement de la production mondiale agricole dans les prochaines
décennies. La préservation des milieux et de la biodiversité se pose donc avec
une acuité nouvelle.
Beaucoup s'accordent pour dire qu'il faut pour cela rompre
avec cette agriculture productiviste. Mais la rupture est difficile, le neuf a
toujours du mal à sortir de l'ancien. Le changement de modèle doit produire des
réponses économiquement, socialement et environnementalement satisfaisantes.
Cette nouvelle synergie doit être approuvée et mise en œuvre par une forte
majorité d'agriculteurs. Il n'est pas possible de raisonner à la marge et de se
satisfaire d'une agriculture minoritaire exemplaire opposée à un « reste »
dominant. L'évolution de l'agriculture est donc une question sociétale
essentielle. Elle est liée à celle de la ruralité et à sa place vis-à-vis de
l'urbain. Elle prend place dans un autre mode de mondialisation des échanges
basé sur la complémentarité et la coopération entre pays, régions et continents
sur la base du principe de leur souveraineté alimentaire.
Dans un contexte ainsi profondément renouvelé, l‘adoption de
nouvelles pratiques agricoles est au cœur de la rupture que nous préconisons.
La biodiversité, notamment celle du sol, est à la base de toute la production
alimentaire. Les pratiques agricoles, comme les espaces naturels préservés, y
concourent. L'enjeu est de boucler autant que faire se peut les
cycles agricoles de l'azote, du carbone, du phosphore. Un autre enjeu est
d'utiliser au maximum les moyens naturels de défense, notamment agronomiques,
contre les ravageurs et les maladies. L'augmentation de la quantité de travail
sera une conséquence du non recours au forçage chimique et énergétique. Il en
résultera des coûts directs en travail plus élevés, des dépenses en capital ou
en consommations intermédiaires moindres, et des coûts environnementaux et
sociaux sensiblement réduits. Pour bien nourrir l'humanité, la mobilisation des
« fonctionnalités naturelles » est la meilleure garante du maintien
de la qualité et de la croissance nécessaires de la production agricole. Il
s'agit donc de définir positivement un ensemble de propositions agronomiques,
économiques et sociétales, qui reconnaisse la pluralité des approches Des
démarches similaires devraient modifier les pratiques de l'exploitation
forestière et de la sylviculture, la gestion des ressources piscicoles des
océans et des eaux douces, et de l'aquaculture.
L'agriculture doit satisfaire les besoins de l'humanité à
commencer par assurer la sécurité alimentaire. Elle ne peut se soustraire à des
objectifs quantitatifs. Mais il ne faut pas leur opposer la qualité des moyens.
Cette nouvelle harmonie des moyens et des fins est l'enjeu des agricultures
écologiquement intensives.
Pour autant, les situations ne sont pas partout
équivalentes. L'augmentation brutale des prix des denrées agricoles a aggravé
la sous-alimentation et la malnutrition, accentué les pénuries et entraîné les
véritables révoltes de la faim dont nous sommes, en ce printemps 2008, les
témoins impuissants. L'abandon par les états de leurs droits à protéger leur
production, la déréglementation générale et la priorité à l'exportation prônées
par les grandes institutions (FMI et Banque Mondiale, Organisation Mondiale du
Commerce) ont préparé le terrain à la crise que nous connaissons aujourd'hui.
La paysannerie des pays pauvres est ainsi vouée à n'être qu'une armée de
réserve pour les bidonvilles et l'exode : elle n'a pas d'avenir dans la
compétition mondiale actuelle. Pour permettre aux peuples de se nourrir
eux-mêmes, il faudra profondément rénover les règles de l' OMC ou en sortir. A
court ou moyen terme, l'agriculture doit permettre aux agriculteurs de vivre
sans subventions. Actuellement ce ne sont pas telle-ment les subventions aux
exportations que les « règles » du libre échange et la
spéculation qui ruinent les agricultures
locales et affament les populations les plus pauvres. Pour sortir de ce cercle
vicieux, nous avons besoin de
coopération internationale. Il faut la
construire.
La priorité est sans aucun doute d'assurer la sécurité
alimentaire de ces pays, sur l'alimentation desquels les grands groupes
mondiaux veulent perpétuer leur mainmise pour mieux asseoir leur prospérité.
Rares sont désormais les voix qui attendent du monde développé qu'il assure la
nourriture des continents asiatiques et africains, qui devront respectivement
multiplier leur production par plus de 2 et plus de 5. Ce qui suppose une
triple croissance : celle des terres cultivées, celle des superficies
irriguées et celle des rendements. Tirant toutes les leçons des succès
techniques et des échecs sociaux et environnementaux de la révolution verte,
l'autosuffisance devra emprunter les voies nouvelles de l'intensivité
écologique, assise aussi bien sur les riches savoir-faire paysans que sur les
méthodes agronomiques les plus modernes. Le sort des centaines de millions de
paysans pauvres est au cœur d'un développement durable, solidaire et souhaité.
Plus près de nous, quel est l'avenir de l'agriculture
européenne, basée pour l'essentiel sur l'exploitation familiale ? Elle est
à replacer dans une évolution de la ruralité, des rapports de toute nature,
notamment économique, qu'elle doit renouveler avec l'urbain. Les objectifs
quantitatifs y cèdent la place à des objectifs qualitatifs. La proximité a du
sens non seulement pour les denrées alimentaires mais pour l'après pétrole
(matériaux, transports, énergies). Mais il est indispensable de marier plusieurs
niveaux d'actions, dont le niveau européen qui détermine l'essentiel des
politiques agricoles. Il faut donc agir à ce niveau pour que soient mises en
place, soutenues, développées les alternatives nécessaires. Si l'exemplarité
n'est pas un moyen suffisant, elle permet de construire des pressions
alternatives sur le modèle dominant. Le local, le national et l'européen
doivent donc se compléter dans une logique en tache d'huile qui n'attend pas le
salut d'en haut ni dans une illusoire autarcie. L'exemplarité ne peut être
sectaire mais ouverte et dynamique.
La revendication légitime d'une agriculture non
subventionnée, donc reposant sur des prix rémunérateurs, que le MNLE porte avec
plusieurs organisations agricoles, peut avoir des conséquences sur le pouvoir
d'achat des ménages. Encore faut-il examiner de plus près, par exemple pour les
fruits et légumes, le rôle des centrales d'achat aux mains de quelques groupes
de la grande distribution, et celui des industries agroalimentaires. Il y a le
préalable de l'exigence de transparence
de l'économie agricole, de la production à la consommation.
Mais il faut reconnaître et faire reconnaître que les coûts
directs d'une agriculture durable seront sans doute plus élevés que ceux de
l'agriculture productiviste. Faut-il subventionner l'agriculture durable pour
que le consommateur dispose de prix alimentaires accessibles au plus grand
nombre ? C'est une des questions posées
par la réforme de la
Politique Agricole Commune. Quelques soient les appréciations
que les militants du MNLE portent sur la PAC,
ils se retrouvent pour affirmer qu'en Europe aussi la rupture est fondée sur un
ensemble de propositions écologiques, environnementales, économiques et
sociales qui forment un tout, relevant d'une nouvelle logique.
Comment le Grenelle de l'environnement a-t-il envisagé la
question ? Les propositions sont restées dans un rapport binaire
bio-conventionnel. Un coup de pouce significatif serait donné à l'agriculture
biologique. Une réduction de 50% de l'utilisation des phytosanitaires en 2012
serait si possible envisagée. L'originalité vient de la proposition d'une
certification Haute Valeur Environnementale (HVE), qui serait à plusieurs
niveaux. Peut-on graduer l'évolution? L'agriculture biologique est
écologiquement durable. Mais est-ce la seule ? Peut-on par ailleurs
réduire la durabilité à la non utilisation d'engrais et de phytosanitaires de
synthèse et au refus des cultures PGM ? Il s'agit pour nous de faire admettre
que la règle est celle des agricultures durables dans leur diversité, et de fixer
un horizon rapproché pour leur généralisation complète. Une certification HVE
sans contenu ambitieux ne répond pas à ces objectifs.
- L'utilisation systématique des phytosanitaires reste un
indicateur visible de la non durabilité des pratiques agricoles. Plutôt que de
faire admettre une réduction de 50%, il serait préférable d'avancer l'objectif
«zéro pesticide» à un horizon défini et proche. Un calendrier devrait
conditionner les aides du premier pilier de la
PAC à la non utilisation systématique de ces produits, donc
diminuer les aides en fonction des doses utilisées et prévoir à terme leur
extinction sauf application thérapeutique autorisée. Cette mesure serait
progressive en fonction d'un calendrier explicite. Un dispositif de sauvegarde
en cas de circonstances climatiques exceptionnelles serait mobilisable par les
parlements, national et européen. L'utilisation des produits vétérinaires dans
l'élevage serait traitée de matière similaire. Le deuxième pilier de la PAC devrait également être mobilisé pour
soutenir les efforts de développement des territoires et la mise en place de
coopérations internationales.
- L'accent devra être
mis sur des mesures positives : des moyens nouveaux devront être donnés à
l'expérimentation des pratiques, itinéraires et modèles de production
alternatifs relevant des diverses familles existantes (biologique, durable,
agro-écologique, intégrée, naturelle). Ce qui signifie financer en ce sens
la recherche fondamentale et appliquée ; éliminer les obstacles et au contraire
adopter des dispositions réglementaires et législatives favorables à leur
développement, leur évaluation et leur vulgarisation ; soutenir la conversion
de l'agriculture conventionnelle vers d'autres systèmes, par des garanties de
prix notamment ; poursuivre et accentuer l'effort de réorientation de la
formation et de l'enseignement professionnels agricoles.
Une période transitoire est nécessaire pour mettre à niveau
les savoir-faire, caler l'économie agricole sur des objectifs de production
intégrant les dimensions alimentaires, énergétiques (agro-carburants de
deuxième génération) et de fourniture de matériaux pour le bâtiment, la chimie,
le textile. Ce calage est d'autant plus nécessaire qu'il faudra allonger et diversifier
les assolements, mieux associer productions végétales et animales, rendre
effectif le droit de produire « sans PGM ». Ces objectifs doivent
être accompagnés de la mise en place de circuits courts dans la collecte, la
transformation et la distribution des produits alimentaires. Une attention
particulière doit être donnée aux bassins d'alimentation des captages d'eau.
Les périmètres de protection doivent être utilisés, non pour interdire les
cultures, mais comme laboratoires de pratiques agricoles durables et de relations
nouvelles entre le rural et l'urbain.
Bref, la société attend désormais une nouvelle approche
globale de l'agriculture que le pouvoir politique doit prendre en compte et
mettre en œuvre. A notre avis le monde agricole y est majoritairement prêt. Le
temps du corporatisme agricole est passé ; il doit faire place au dialogue
avec toute la société, débouchant notamment sur une vraie transparence
économique des circuits de production et de distribution des denrées
alimentaires. Nous proposons pour ce faire à tous ceux qui voudront y
travailler avec nous la définition d'une charte de la production et de la
consommation durables des denrées alimentaires.
La présente prise de position du MNLE doit donc être prise
comme une contribution à une mise en commun des réflexions et de convergence
des actions de tous celles et ceux qui partagent les valeurs et les ambitions
qu'elle porte.
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