Nous avons publié la première partie de cet article dans la revue Naturellement 154. Vous en
trouverez ici la suite.

(Partie 2/2)

Une brève histoire de la Terre et de la Vie

par Éric Escoffier et Julie Gaffarel

Éric Escoffier est enseignant et consultant en permaculture et systèmes régénératifs au sein de l’organisation Permaculture sans frontières et de l’association Les Mains Sages – Permaculture. Julie Gaffarel, agronome de formation, est intervenante bénévole dans ces mêmes associations.

Pour nous parler de permaculture, ils commencent par le commencement : la photosynthèse, les champignons mycorhiziens, la forêt qui fabrique son propre sol et sa propre pluie. Ce n’est pas un détour — c’est le préalable indispensable. Car comprendre ce que la vie a construit seule, avant nous, c’est comprendre ce dont la permaculture s’inspire.

Eau potable

C’est la forêt qui garantit la salubrité des eaux des ruisseaux qui la parcourent, ainsi que des sources. (À cause de la déforestation, plus de 5 millions de personnes meurent chaque année de maladies liées à la consommation d’eau insalubre, majoritairement des enfants.) La forêt est le seul élément du système Terre capable de :

  • garantir l’humidité du système (jamais mouillé, jamais sec, toujours humide),
  • recharger les nappes phréatiques,
  • empêcher l’érosion et les inondations,
  • empêcher les sécheresses et les incendies,
  • purifier les eaux de surface.

La photosynthèse se fait à l’ombre !

La photosynthèse utilise l’énergie des photons, mais elle ne fonctionne pas correctement sous la lumière directe du soleil : c’est sous un certain degré d’ombre que la photosynthèse fonctionne correctement.


(Le degré d’ombre optimal dépend bien évidemment des espèces et du climat…)
Cette loi générale n’empêche pas que certaines espèces, dites pionnières, soient capables de germer et croître en pleine lumière, même si elles préfèrent elles aussi un certain degré d’ombre. (Valable même pour les cactus, oponces, agaves, aloès…)

Non concurrence : la danse de la Vie

La forêt, et plus généralement les écosystèmes sauvages, sont des systèmes fondamentalement non concurrentiels.


Certes, dans les systèmes naturels coexistent les relations de compétition et les relations mutuellement bénéfiques. Mais l’important est que : le jeu de la tension et de l’harmonie issues de l’intrication et de l’interaction de tous les processus, éventuellement antagonistes, partout présents à toute échelle, depuis l’atome jusqu’à l’écosystème et la planète, en passant par la cellule, la  plante 1 et l’animal, résultent en des  patterns 3  et un fonctionnement émergents qui s’avèrent être essentiellement collaboratifs et symbiotiques, partout fractalement à chaque saut d’échelle, et donc globalement aussi.

C’est la danse de la Vie.


À propos de ces sauts d’échelle intégrateurs où les tensions (antagonismes, concurrences) se dissolvent, on ne peut s’empêcher de penser au merveilleux  texte de Joel Glanzberg 4 cité plus haut, et notamment à ce paragraphe, que nous avons traduit ainsi :

La vie est par nature créatrice. Contrairement aux systèmes mécaniques, c’est ainsi qu’elle dissout et résout (« di-solves ») ses problèmes. Elle évolue vers de nouveaux niveaux ou mondes, où les problèmes ne sont plus des problèmes. Cela est au cœur de la gouvernance dans les systèmes vivants. Il n’y a pas d’opérateur clairvoyant qui dirige. Chaque membre joue son rôle, unique, pour faire avancer le tout.

Ce fonctionnement intégrateur essentiellement symbiotique qui émerge spontanément de la compétition et de la coopération dans les systèmes naturels est toujours  productif 2 , excédentaire et auto-régulateur.

Il n’est finalement rien d’autre que la physiologie du système.

Autrement dit, contrairement aux systèmes agricoles, la très forte densité/diversité des végétaux dans les systèmes naturels, loin d’être concurrentielle, est garante de leur productivité et de leur  homéostasie 2 .


Plus généralement, c’est la diversité et la complexité naturelle des écosystèmes sauvages qui garantissent leur productivité et leur  résilience 2 inouïes – notamment par l’extraordinaire intrication et le nombre quasi illimité des interactions entre leurs éléments…

Notons au passage que dans de tels systèmes, les productions et les « déchets » des uns sont les nutriments et les médicaments des autres…

“The major problems in the world are the result of the difference between how nature works and the way people think.” 

Gregory Bateson

La forêt fait la pluie

Si la forêt infiltre l’eau pour ne conserver que l’humidité et de sages ruisseaux, on sait aujourd’hui que c’est aussi elle qui crée la pluie, en libérant par ses feuilles d’immenses quantités d’humidité, ainsi que des micro-organismes et des COV, ce qui crée nuages et pluies (et les « rivières volantes » responsables de précipitations à grandes distances).
 

Auto-régulation et climat

Mais la forêt fait bien plus : c’est l’organe essentiel de la Terre (sur lequel on peut agir) qui lui confère sa propriété fondamentale d’auto-régulation (homéostasie ou  résilience 2 ).
Notamment les climats, dont les cycles de l’eau, sont régulés par les forêts.
La photosynthèse se fait à l’ombre !

Multi-étagement

Cette loi explique entre autres que les écosystèmes sauvages soient des volumes, c’est-à-dire qu’ils soient spontanément multi-étagés : tous les photons qui tombent du ciel sont captés à divers étages par le déploiement des feuilles, pour être transformés en productions végétales, et ce depuis la canopée jusqu’au sol. (Dans certaines forêts, on compte plus de 6 niveaux d’étagement.)

De surcroît, les arbres utilisent abondamment le  pattern 3  de ramification, ce qui multiplie leur efficacité en la matière (et compense la relative faiblesse du flux de l’énergie solaire).

Par ailleurs, d’après les travaux d’Hervé Coves, les divers sous-étages de la forêt jouent un rôle crucial dans la captation de grandes quantités d’eau atmosphérique par les feuilles, en association avec les endomycorhizes. (Régulièrement, les feuilles des sous-étages interrompent la photosynthèse et font l’inverse de la transpiration : elles condensent la vapeur d’eau atmosphérique à leur surface et l’intègrent dans la sève élaborée. Les racines transfèrent alors le surplus d’eau aux endomycorhizes qui pénètrent dans leurs cellules, et ces endomycorhizes vont répartir cette eau vers les endroits les plus secs et abreuver les racines qui en ont le plus besoin, jusqu’à des kilomètres à la ronde… Bien évidemment, s’il n’y a pas de litière et donc pas d’endomycorhizes, comme dans les systèmes agricoles, le processus ne peut pas avoir lieu.)

Diversité/densité – Homéostasie

Une des manifestations très importantes de ce fonctionnement non concurrentiel des systèmes naturels est leur incroyable densité : dans le volume de l’écosystème, les plantes et les animaux sont massivement présents dans un petit espace.

Par exemple, les plantes de la forêt – depuis les herbacées jusqu’aux grands arbres de la canopée – vivent serrées les unes contre les autres, et même les unes sur les autres et les unes dans les autres : les densités horizontale et verticale sont toutes deux très élevées, particulièrement entre les tropiques. (Notamment, les racines des arbres s’entremêlent d’une manière incroyable…)

C’est lorsque leur diversité et leur densité sont très élevées que les végétaux produisent le mieux.

CONCLUSION

La forêt régule les micro-climats, le cycle de l’eau et beaucoup d’autres paramètres essentiels de la vie sur Terre.

La vie, qui consiste essentiellement en la photosynthèse, est une propriété émergente spontanée.Elle est intrinsèquement créatrice, évolutive, adaptative, auto-régulatrice, symbiotique (non concurrentielle) et excédentaire.

Avant que l’homme ne la détruise, la forêt était omniprésente sur la Terre. En symbiose avec les trames fondamentales de champignons mycorhiziens et saprophytes, elle en est l’organe le plus crucial.

La forêt fabrique la pluie et le sol (ainsi que sa fertilité, perméabilité et humidité).

La forêt fabrique ses propres ressources, et, en tant que lieu canonique de la synthèse des molécules organiques, fabrique aussi les ressources des animaux et des humains. Elle fabrique aussi son propre milieu de vie et ses propres conditions de vie. Elle n’a besoin de rien, et ne crée aucun déchet ni pollution : c’est un système clos/cyclé.

Notes :


  • 1 : Plante = végétal. (Par exemple, le baobab et le pissenlit sont des plantes.)
  • 2 : voir les notes 1, 4 et 5 du bas de la page :  https://permaculture-sans-
    frontieres.org/synthese-definitions-permaculture
  • 3 : voir :  https://permaculture-sans-frontieres.org/pattern
  • 4 : voir : https://patternmind.org/wp-content/uploads/2017/12/LeadLike-Leaf.pdf

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plait écrivez votre commentaire !
S'il vous plait renseigner votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.